En réponse aux idées reçues sur la détransition

"Les personnes qui détransitionnent sont opposées aux transitions"

Les récits de détransition sont parfois utilisés par les politiciens, les activistes ou les médias comme un argument contre les soins d’affirmation du genre. Cependant, de nombreuses personnes qui détransitionnent soutiennent les droits trans et craignent que leurs récits soient utilisés pour nuire aux personnes transgenres, aux femmes ou à la communauté LGBT. 

Certaines personnes qui détransitionnent  souhaitent que la recherche s'améliore et que la pratique s'ajuste pour mieux soutenir les personnes qui cherchent à effectuer une transition médicale. Par exemple, de nombreux·ses jeunes trans et détrans évoquent la nécessité d'explorer les motifs de leur désir de transition et les éventuels problèmes sous-jacents qui pourraient complexifier leur expérience, et souhaitent qu'on leur propose aussi des options non médicales pour répondre à leurs sentiments de détresse. Cependant, nombreux·ses sont celleux qui précisent qu'une telle approche globale ne devrait pas restreindre la capacité des personnes à effectuer une transition. Les personnes qui détransitionnent sont diverses, comme dans n'importe quel autre groupe. La détransition est une expérience de vie, pas une position politique.

"Les personnes qui effectuent une détransition ne font pas partie de la communauté 2SLGBTQ+/elles sont simplement cisgenres"

Certaines personnes qui détransitionnent se considèrent toujours comme trans, non binaires, fluides dans le genre ou non-conformes dans le genre, lesbiennes, gays, bi ou ressentent une appartenance à la diversité de genres ou de sexualités. 

Parmi celleux qui n'utilisent plus l'étiquette trans, beaucoup ne s'identifient pas non plus comme cisgenres et peuvent rejeter complètement les étiquettes en termes d'identité de genre. iels peuvent aussi avoir l'impression que l'expérience sociale de leur corps a été modifiée par la transition et que l'étiquette cisgenre ne leur convient pas. Certain·e·s s'identifient à leur sexe, d'autres pensent que leur expérience est sensiblement différente de celle d'une personne cisgenre : iels ont connu la dysphorie, ont vécu une transition et ont parfois été confronté·e·s à la transphobie. 

Les personnes qui effectuent une détransition peuvent encore être confrontées à des problèmes similaires à ceux des personnes transgenres, comme avoir encore de la dysphorie ou de la dysphorie inversée, le fait d'être perçues comme non-conformes dans le genre, d'être en dehors des normes de genre, de prendre des traitements hormonaux après une opération de gonadectomie, etc.

"Toutes les personnes qui détransitionnent regrettent leur transition".

Il est vrai que les personnes qui détransitionnent peuvent être confrontées à de forts sentiments de regret, de chagrin et parfois de colère. Certaines personnes détrans doivent faire le deuil du corps qu'elles avaient auparavant et qu'elles ne peuvent plus ravoir. C'est pourquoi les soignant·e·s doivent pouvoir apporter un soutien aux personnes en détransition qui font face à ces sentiments. Cependant, les personnes qui détransitionnent ont souvent des sentiments très variés à l'égard de leur transition et toutes n'éprouvent pas de regrets, ou bien les sentiments de regret peuvent s'estomper avec le temps, au fur et à mesure qu'elles digèrent le chagrin et la perte. Certain·e·s éprouvent de la gratitude pour avoir pu explorer leur genre et mieux se comprendre, d'autres sont encore satisfait·e·s des changements apportés par leur transition. Souvent, un mélange de sentiments positifs et négatifs peut être présent : regretter certains aspects de leur transition et en aimer autres, faire le deuil de leur ancien moi et mieux s'accepter grâce à travers le processus de détransition. 

Dans l'étude de MacKinnon, 18 participant·e·s sur 27 avaient des sentiments positifs à l'égard de leur transition ou n'avaient pas de regrets, environ un tiers des participant·e·s ont exprimé des regrets. Dans l'étude de Pullen Sansfaçon, 14 participant·e·s sur 20 ont exprimé des sentiments positifs ou n'ont pas regretté leur transition, 12 ont exprimé des sentiments négatifs incluant des regrets, la plupart ont exprimé des sentiments à la fois négatifs et positifs et/ou ont eu des discours ambivalents. D'autres études ont montré qu'environ 50 à 60 % des participant·e·s qui ont effectué une détransition ont exprimé des regrets.

"Les gens détransitionnent parce qu'ils ont accédé aux transitions trop rapidement"

La décision d'arrêter une transition n'est pas nécessairement liée à une transition trop rapide, bien que certaines personnes aient ce ressenti rétrospectivement. En fait, les raisons d'arrêter une transition peuvent varier considérablement.

Ce que nous observons dans la recherche de Pullen Sansfaçon, c'est que parmi les 13 jeunes qui ont arrêté une transition médicale, un·e seul·e a entamé un processus médical peu de temps après s'être identifié·e comme trans. Les autres ont attendu au moins un an et plus de la moitié ont attendu au moins deux ans. Certain·e·s jeunes se sont identifié·e·s comme trans pendant 7-8 ans avant d'entamer une transition médicale, ce qui ne les a pas empêché·e·s de détransitionner[KRM1] .

"La vie est gâchée après une détransition"

Le fait de devoir arrêter et/ou inverser une transition peut être difficile et déstabilisant, surtout au début. Les personnes qui effectuent une détransition peuvent éprouver des sentiments tels que le chagrin, la colère, le regret, le doute, l'inquiétude pour l'avenir et de l'impuissance. Parfois, des problèmes du passé peuvent resurgir ou subsister et doivent être abordés avec un·e professionnel·le de la santé. Cependant, de nombreuses personnes ayant détransitionné déclarent avoir une vie épanouie aujourd'hui. Certaines personnes déclarent même que le fait d'avoir vécu une détransition leur a appris à moins se soucier des validations extérieures, à se détacher des normes de genre et à trouver l'amour de soi et l'acceptation de soi. Cela ne signifie pas que la transition était la bonne voie, mais plutôt qu'une vie enrichissante après une détransition est possible. Des ressources telles que les pratiques corporelles d'incarnation, la tenue d'un journal, le soutien psychologique, le soutien communautaire ou le soutien par les pair·e·s peuvent aider à traverser cette période. Dans l'étude sur les Discours (dé)trans, Eleonor offre un exemple d'acceptation de soi et de résilience après avoir traversé de forts sentiments de regrets et de culpabilité :

C'est plus comme, c'est un peu quétaine, mais je m'aime plus pour ça, même s'il y a des choses que j'aimerais changer, comme tout le monde, mais il y a moins de sentiments comme, mon dieu, je déteste mon corps ou mon dieu, je déteste cette partie de moi-même, et plus comme ce n'est pas parfait, mais rien ne l'est, et c'est très bien, et je pense que ça m'a beaucoup aidée d'être capable d'aborder ces sentiments d'une manière plus douce envers moi-même [rires]. Je pense que ça m'a beaucoup aidée mentalement. Physiquement je ne sais pas, mais mentalement et émotionnellement, je pense que ça m'a beaucoup aidé.

Cela montre, comme l'affirme Expósito-Campos, que "la vie après la détransition peut être vivable, significative et épanouissante", p.276.

"Les gens détransitionnent à cause de la transphobie".

Les raisons qui poussent à la détransition sont multiples. Certaines détransitions sont motivées par la transphobie, tandis que d'autres peuvent être liées à des problèmes de santé ou à un changement d'identité. Certaines personnes font état d'un refus d'accès aux soins de transition, d'un manque de soutien parental, de violences et d'agressions transphobes qui peuvent les amener à interrompre leur transition. Parmi ces personnes, certaines choisiront de reprendre leur transition plus tard, d'autres non. 

Selon la manière dont les chercheur·e·s ont mesuré ce phénomène, les chiffres varient considérablement. Parmi les études qui ont spécifiquement ciblé les personnes détrans, Littman a constaté que 23 % des participant·e·s ont arrêté leur transition en raison de discriminations. Dans l'étude de Vandenbussche, la raison la plus fréquemment citée pour expliquer la détransition était la prise de conscience que la dysphorie de genre était liée à d'autres problèmes (70 %). Viennent ensuite les problèmes de santé (62 %), puis le fait que « la transition n'a pas soulagé ma dysphorie » (50 %), que « j'ai trouvé d'autres solutions pour gérer ma dysphorie » (45 %), que « je suis mécontent des changements sociaux » (44 %) et que « j'ai changé d'opinion politique » (43 %). Tout en bas de la liste figurent : le manque de soutien de l'entourage social (13 %), les préoccupations financières (12 %) et la discrimination (10 %). L'étude de Turban a montré que plus de 82 % des participant·e·s ont interrompu leur transition en raison de facteurs externes (comme la pression des parents, du/de la partenaire ou de la famille, la stigmatisation sociale, les discriminations). Toutefois, cette étude a été menée auprès de personnes qui s'identifiaient encore comme faisant partie de la communauté trans et de la diversité de genre. Les résultats concernent donc des personnes qui n'ont pas cessé de s'identifier comme trans, ce qui ne reflète pas l'expérience de toutes les personnes détrans. Ces résultats montrent qu'on ne peut pas dire que la détransition est exclusivement causée par la transphobie, mais que cette dernière est bien un facteur important dans certaines trajectoires. Certaines personnes qui ne sont pas nécessairement victimes de transphobie peuvent choisir d'arrêter leur transition pour d'autres raisons (comme des changements d'identité, l'insatisfaction des résultats de la transition, etc.)

« Toutes les personnes détrans ont commencé leur transition à cause de l'influence de leurs pair·e·s. »

Certaines personnes détrans mentionnent l'influence active de leurs pair·e·s, qui affirmaient que le fait de ressentir une dysphorie équivaut à être transgenre et qui les ont encouragées à transitionner. Avec les médias sociaux, ce phénomène peut être amplifié, et l'inconvénient des groupes de soutien est parfois de mettre l'accent sur le sentiment de dysphorie et la nécessité de franchir des étapes de transition. Ainsi, dans Discours (dé)trans, une participante a mentionné avoir développé une dysphorie parce qu'elle pensait qu'il "le fallait pour être suffisamment trans". Certain·e·s participant·e·s ont également indiqué qu'iels sentaient une pression à performer leur genre et à "continuer de franchir chaque étape pour faire leurs preuves". Il arrive également que des personnes soient étiquetées comme trans par d'autres personnes trans après avoir partagé leur expérience de dysphorie. La décision d’effectuer une transition est profondément personnelle et individuelle. L'exploration du genre et même la transition n’ont pas nécessairement à suivre des étapes précises. Il est important de vraiment explorer ses sentiments, ses besoins et ses attentes afin de trouver la réponse la plus appropriée pour soi. Ce n'est pas à quelqu'un d'autre de dire quelle est la meilleure solution pour soi. 

Cela dit, on ne peut pas généraliser l'idée que toutes les personnes qui détransitionnent ont été influencées par leurs pairs. L'exploration du genre est en soi une expérience sociale. La façon dont nous nous sentons par rapport au genre peut être influencée par de nombreux facteurs, y compris les normes sociales, les systèmes de croyances et les expériences sociales. Certaines études ont montré que la principale raison pour laquelle les personnes ont opté pour une transition est qu'elles pensaient que c'était la seule option pour soulager la dysphorie et être perçues dans leur genre authentique.

"Je ne peux pas arrêter ma transition ou détransitionner, j'ai tellement investi" (ou la "Sunk cost fallacy")

Parfois, lorsque nous prenons une décision qui entraîne des coûts élevés ou dans laquelle nous avons investi beaucoup de temps et d'efforts, il peut être difficile de la reconsidérer. La Sunk cost fallacy (littéralement « l'erreur des coûts irrécupérables ») est cette tendance que nous avons à nous en tenir à une décision que nous avons prise, quels qu'en soient les résultats négatifs, parce que nous y avons déjà investi du temps, de l'argent, de l'énergie, etc. Ce biais peut s'appliquer à une transition. Par exemple, on peut penser que l’on a pris un traitement hormonal si longtemps que l’on ne peut pas l’arrêter, ou que l’on a consacré tellement d'efforts à la transition que l'arrêter signifierait qu’on l’a faite pour rien. D'autres fois, on peut avoir l'impression que les personnes qui nous entourent (parents, ami·e·s) sont plus investi·e·s plus que nous dans la transition, ce qui peut mettre une pression à la poursuivre ! 

Quelqu'un peut penser qu'il est trop tard pour arrêter sa transition parce qu'elle a provoqué des changements irréversibles. En effet, il existe un risque qu'après une détransition, une personne ait du mal à être perçue dans son genre authentique, voire qu'elle soit encore plus perçue comme plus trans ou non-conforme dans le genre après la détransition qu'elle ne l'était pendant la transition, en raison de son apparence. 

Dans l'étude de Pullen Sansfaçon, plus de la moitié des participant·e·s ont déclaré se sentir mieux depuis leur détransition. Les jeunes en détransition ont déclaré se sentir soulagé·e·s, heureux·ses, apprécier leur vie, avoir de la motivation et de l'espoir pour l'avenir. Dans cette même étude, Jada, qui a passé 4 ans sous testostérone, déclare :

"J'ai l'impression qu'un poids a été enlevé, le simple fait de savoir que la détransition et l'arrêt du traitement hormonal étaient pour une bonne raison, j'ai eu l'impression d'être plus en phase avec mon identité, après l'avoir supprimée pendant si longtemps. C'est très agréable de savoir que je suis juste une lesbienne. Je peux vivre ma vie en tant que femme lesbienne, et c'est génial [...]". (traduction libre de l’anglais)

Détrans Info by Kinnon R. MacKinnon, Annie Pullen Sansfaçon, Hannah Kia, June H.S. Lam, Lori E. Ross, Mélanie Millette, Florence A. Paré, Wren A. Gould, Olivier Turbide, Morgane Gelly is licensed under CC BY-NC-ND 4.0

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